Ils sont soignants, chercheurs ou anciens patients : tous alertent sur les dangers de la loi Duplomb. Ce texte autorise à nouveau des pesticides liés à certains cancers. Une régression en matière de prévention, aux conséquences graves pour notre santé et celle des générations futures.
Quand la prévention est contredite par les lois
Cet article sort un peu de mes sujets habituels, mais l’Assemblée nationale vient d’adopter la loi Duplomb : 316 voix pour, 223 contre.
Comment est-ce possible, alors que les cancers continuent de frapper massivement ? Chaque jour, environ 1 300 personnes apprennent qu’elles sont malades.
On répète sans cesse qu’il faut faire attention à ce que l’on mange, ne pas fumer, éviter l’alcool… Des recommandations utiles, qui peuvent prévenir jusqu’à 40 % des cancers.
Mais pendant ce temps, le gouvernement autorise à nouveau l’épandage de pesticides classés comme potentiellement cancérogènes, y compris par drone.
Alors quoi ? En plus de manger bio, faut-il aussi apprendre à ne plus respirer l’air ambiant ?
Une loi influencée par les lobbies agricoles
Le texte de la loi a été largement coécrit avec la FNSEA, syndicat agricole défenseur d’un modèle productiviste intensif. Et il n’est pas anodin que son porteur, le sénateur Laurent Duplomb, soit lui-même un ancien président FNSEA de la chambre d’agriculture de Haute-Loire.
Sous couvert de « libérer les agriculteurs » de contraintes sanitaires et environnementales, cette loi favorise en réalité un certain modèle agricole : celui des grandes exploitations capitalisées, intégrées aux filières agroalimentaires, au détriment des petites fermes qui peinent, elles, à survivre.
Parmi les mesures controversées : la possibilité d’épandage de pesticides par drones, un outil technologique au service de pratiques dont les effets sur la santé et la biodiversité sont largement documentés.
Une régression sanitaire et environnementale
Des scientifiques et médecins avaient pourtant alerté les députés, présents en tribune le jour du vote. Ils ont mis en garde contre un véritable désastre sanitaire.
Mais rien n’y a fait. La loi a été adoptée.
La France est déjà le pays européen qui utilise le plus de pesticides. Elle détient aussi le triste record d’incidence d’un des cancers les plus redoutables : celui du pancréas. Ce n’est pas une coïncidence.
Des études ont démontré un lien entre l’exposition aux pesticides et l’augmentation de ce type de cancer, particulièrement meurtrier et difficile à détecter précocement.
Une étude relayée en janvier 2025 par la Fondation ARC montre que la concentration de certains pesticides organochlorés dans le sang de personnes non agricoles est associée à un sur-risque de tumeur pancréatique.
Et cela n’épargne pas les enfants : plusieurs clusters de cancers pédiatriques ont été recensés dans des villages situés à proximité de zones de cultures intensives.
Le retour des néonicotinoïdes : un danger pour tous
L’un des points les plus controversés de la loi est la réintroduction de l’acétamipride. Cet insecticide de la famille des néonicotinoïdes avait été interdit en 2020 en raison de ses effets destructeurs sur les pollinisateurs, mais aussi de ses risques pour la santé humaine.
Désormais, il pourra de nouveau être utilisé sur 500 000 hectares de cultures : noisettes, pommes, cerises, asperges, betteraves sucrières…
Et ce n’est pas tout. D’autres substances, comme le flupyradifurone et le sulfoxaflor, font aussi leur retour. Ces insecticides avaient été bannis par les parlementaires en 2018, puis réintroduits par dérogations jusqu’en 2023. Aujourd’hui, c’est par décret qu’ils pourront être à nouveau autorisés.
Ce qui est particulièrement inquiétant, c’est que des études récentes ont montré que des métabolites de l’acétamipride sont présents dans le cerveau de 85 % des personnes exposées.
- Chez les enfants, cela affecte le développement neurologique.
- Chez les adultes, cela favorise des troubles du comportement, des perturbations hormonales et des maladies comme Alzheimer ou Parkinson.
Une loi qui tourne le dos à la santé publique
En plus de réintroduire des substances toxiques, la loi Duplomb supprime la séparation entre la vente et le conseil en matière de pesticides, mise en place en 2018 pour limiter l’influence de l’agrochimie.
Ce système, bien que contourné, constituait encore une forme de garde-fou. Il disparaît avec cette loi.
Sous un prétexte fallacieux : celui de « simplifier les normes pour les agriculteurs », on sacrifie la santé publique, la biodiversité, et des années de lutte pour une agriculture plus responsable.
Des voix s’élèvent : Fleur Breteau, présidente de l’association Colère Cancer, actuellement en traitement pour un second cancer, se dit révoltée.
« Voter la loi Duplomb, c’est voter pour le cancer. Ni plus, ni moins. Voter cette loi, c’est admettre que chaque pomme croquée sera une nouvelle intoxication, et qu’un grand nombre de nouveaux-nés naîtront avec de lourdes pathologies. »
Tout comme Camille Bordenet, ex-malade et militante, qui alerte sur les effets à long terme de ces substances.
Du côté des agriculteurs eux-mêmes, la Confédération Paysanne dénonce une loi « écocidaire » qui nuit à leur santé, à leur environnement et à leur outil de travail.
La Ligue contre le cancer a aussi exprimé publiquement sa profonde inquiétude : réintroduire l’acétamipride, classé potentiellement cancérogène, c’est aller à l’encontre des politiques de prévention et de bon sens.
Une décision qui pourrait encore être contestée
Un mince espoir subsiste : celui d’un recours devant le Conseil constitutionnel, qui pourrait censurer certains articles du texte. Mais pour l’heure, la loi Duplomb est bel et bien adoptée.
Alors, comment espérer prévenir le cancer, si chaque mesure de prévention est contredite par des lois qui augmentent notre exposition aux risques ?
Je terminerai avec la citation de Michael Lerner reprise par David Servan-Schreiber dans son livre – On peut se dire au revoir plusieurs fois –
« On ne peut pas vivre en bonne santé sur une planète malade »
